Cardinal Léger: ‘Chrétiens Désunis’ la partie II

Il s’agit de la deuxième tranche de la lettre pastorale sur l’œcuménisme révolutionnaire par le cardinal Paul-Émile Léger, archevêque de Montréal, écrit dans le cadre des préparatifs pour le Conseil. Voir la partie I. In English.

II. Le mal de la désunion

En face d’une telle situation, l’Eglise ne peut pas rester indifférente. Consciente de la volonté expresse du Christ, consciente du scandale que présente la désunion des Chrétiens pour le monde non-chrétien, et du mal qu’elle entraîne pour les frères séparés et même pour tous ceux qui restent dans l’unité, elle éprouve le besoin pressant de faire tout en SOD pouvoir pour aider à guérir cette blessure. Car la désunion est un mal. Elle l’est tout d’abord pour les frères séparés qui ne sont plus en possession plénière des moyens ordinaires du salut.

Même ceux qui demeurent dans l’unité de la véritable Eglise ne sont pas sans éprouver les conséquences de la séparation de la de leurs frères. Sans doute, le Corps du Christ n’est pas substantiellement atteint par la désunion des Chrétiens. Mais il n’en reste pas moins vrai que l’Eglise, dans sa vie concrète, se voit limitée dans l’exercice de son rôle de témoin du Christ. Elle est privée de tout ce que pourrait lui apporter cette multitude de frères séparés sincèrement désireux de servir Dieu en esprit et en vérité, selon leurs modes de penser, de sentir et de prier.

Au milieu des polémiques qu’engendre la division, la réflexion théologale elle-même de l’Eglise risque souvent de se concentrer trop exclusivement sur des points mis en question en les durcissant. Dans de telles conjonctures, il faudra souvent des siècles pour prendre conscience des conséquences de nos divisions, pour atteindre à une présentation doctrinale mieux équilibrée et retrouver ainsi des valeurs laissées dans l’ombre.

Mais la conséquence la plus grave pour nous, c’est sans doute que l’Eglise catholique, notre Mère, ne constitue aux yeux des non-chrétiens que l’une des multiples confessions chrétiennes, même s’ils saVent qu’eUe est numériquement la plus importante. C’est parce que les Chrétiens présentent Je triste spectacle de leur désunion, que le monde païen n’a pas cru en Celui que Je Père a envoyé, son Fils Jésus-Christ.1

III. L’attitude du peuple de Dieu face à la désunion

Aussi l’Eglise se préoccupe-t-elle avec angoisse du remembrement des Chrétiens désunis. Si ce devoir incombe spécialement au Successeur de Pierre et à tous les évêques, il n’en reste pas moins vrai que tous les membres de l’Eglise sont appelés à jouer un rôle important et essentiel dans la recherche de la pleine unité des Chrétiens.

Mais alors, comment rempliront-ils ce rôle ?

Renouveau interne.

La première exigence concerne la vie de l’Eglise et de chacun des fidèles. Selon la conception du Pape Jean XXIII, le retour à l’unité des Chrétiens séparés est lié à la rénovation interne de l’Eglise catholique; rénovation dont son encyclique « Ad Petri Cathedram » décrit ainsi la nature: « développement de la foi catholique, renouveau moral de la vie chrétienne des fidèles, adaptation de la discipline ecclésiastique aux besoins et méthodes de notre temps » 2 C’est là, selon le Pape, la façon de rendre toute sa splendeur au visage de l’Eglise et d’ouvrir, à tous ceux qui sont séparés de nous, le chemin de la rencontre et du retour.3

Cardinal Paul-Émile Léger, archbishop of Montréal

Cardinal Paul-Émile Léger, archbishop of Montréal

Il s’agit donc pour chacun de nous de puiser à l’Evangile et d’en informer toute notre vie. Que resplendisse vraiment en notre vie la charité du Christ, l’amour de Dieu et des hommes, nos frères, tant aux plans individuel et familial qu’aux plans social et international. Que notre vie chrétienne se nourrisse aux sources les plus pures de la parole de Dieu et de la liturgie. Qu’elle soit une vie honnête, droite, vertueuse et dévouée. Qu’elle soit centrée sur les réalités essentielles de notre foi et non sur des dévotions périphériques. En un mot. demandons à Dieu de parfaire en nous, comme individus et comme communauté ecclésiale, le Christ Jésus l’image resplendissante du Père.

Pour que ce renouveau se réalise vraiment. il est nécessaire qu’il s’appuie sur une doctrine harmonieusement équilibrée et enracinée dans la parole de Dieu la tradition des Pères et la vie du peuple fidèle, telles que les interprète l’Eglise, gardienne de la vérité. Ainsi notre foi devrait être essentiellement orientée sur le mystère du salut, ce mystère caché aux siècles passés et qui s’est réalisé dans le Christ Jésus.4

Notre foi, certes, exige l’adhésion à un certain nombre ~e dogmes, mais il ne faut pas oublier que la foi chrétienne est avant tout une vie, un contact vivant avec le Seigneur. Les_ dogmes eux-mêmes nc représentent-ils pas des réalités vitales?

C’est une telle doctrine que doivent présenter ceux que les évêques ont appelés à partager leur charge apostolique. Et tous les fidèles doivent replacer leur foi dans cette perspective.

Que notre foi ne s’attache pas exclusivement aux aspects qui peuvent attirer notre sensibilité religieuse, mais quelle cherche avant tout à atteindre son objet central: la manifestation de l’amour de Dieu pour les pécheurs dans la mort et la résurrection de son Fils. Replacés dans une telle optique, même des dogmes que certains de nos frères séparés ne partagent pas avec nous, comme ceux relatifs aux privilèges de Marie ou au Successeur de Pierre, cesseront peut-être d’être un obstacle au rapprochement des Chrétiens désunis.

Charité et Dialogue oecuménique.

Si le souci de collaborer au remembrement du Corps du Christ engage le Catholique à un renouveau de vie et à une meilleure intelligence de la doctrine, il lui demande également d’entrer effectivement en relation avec ses frères séparés. Aucun Chrétien animé par la charité du Christ ne peut regarder ses frères séparés comme des étrangers ou des ennemis. Il doit éviter tout ce qui peut les blesser et, partant, creuser encore plus profond le fossé qui nous sépare. Il. doit se débarrasser des préjugés historiques et psychologiques. II doit s’efforcer d’aimer ses frères séparés comme des frères dans le Christ.

Cover of Cardinal Léger's pastoral letter

Cover of Cardinal Léger's pastoral letter

D’autre part, les théologiens catholiques doivent, sous la vigilance de leurs évêques, chercher à entrer en dialogue avec les théologiens des autres confessions chrétiennes. Ce dialogue n’a pas pour but de réduire les autres au silence, ni de les convaincre. Celui qui l’entreprend veut, dans une compréhension sympathique, retrouver chez ses frères les valeurs positives de leur foi. Il ne s’agit évidemment pas de prôner 1′indifférentisme ou le faux irénisme, mais de saisir de l’intérieur dans une objectivité aussi parfaite que possible, la position de l’autre, pour faire droit à ses requêtes valables. Si nous manifestons une attention aussi respectueuse nous serons alors en droit d’attendre de nos frères la même attitude et nous pourrons leur présenter notre propre position assurés qu’elle sera accueillie dans le même esprit. Car le dialogue véritable consiste à écouter et à se faire entendre avec la volonté d’arriver au rapprochement et, si possible, à l’identité de vue.

Prière pour l’unité.

Le renouveau de vie chrétienne et le dialogue oecuménique sont des moyens que suggère le souci de l’unité. Cependant, il ne faut pas J’oublier, cette unité des Chrétiens n’est pas une oeuvre humaine mais elle est une oeuvre de la puissance de Dieu.

Nous savons que tout ce que nous demanderons au Père par Notre-Seigneur Jésus-Christ nous sera certainement accordé si cela est conforme au dessein éternel de Dieu. Or, est-il une volonté de Dieu plus clairement exprimée dans l’Evangile que celle de l’unité des disciples du Christ ? C’est Jésus lui-même qui nous le dit dans la prière qu’il adressait à son Père aux premières heures de sa Passion.5 La prière est donc le grand moyen, et aussi le plus efficace, pour obtenir du Père la grâce de l’unité.

Mais cette prière pour être exaucée doit revêtir certaines qualités. Elle doit prolonger la prière même du Christ, s’associer totalement à elle, jaillir pour ainsi dire des profondeurs du Coeur de Jésus. Elle doit se libérer des vues humaines, qui sont les nôtres, se couler dans les intentions du Seigneur dont on connaît l’objectif ultime: l’unité de tous les Chrétiens dans une seule Eglise, mais dont on ignore les mystérieux cheminements.

Notre prière toute remplie de joyeuse espérance – parce que nous savons avec certitude que le Père l’exaucera un jour – n’en sera pas moins humble et patiente. Car sur le plan humain, l’unité apparaît extrêmement difficile et lointaine. Toute impatience ne pourrait qu’engendrer des précipitations dont le fruit est l’amère désillusion.

Enfin, si notre prière doit s’enraciner dans un grand amour de l’Eglise du Christ et de nos frères séparés, elle doit être animée par le repentir et le regret, car nous sommes tous responsables de la désunion des Chrétiens. Comme le laissait entendre notre Père, Jean XXIII, nous n’avons pas à faire un procès historique, ni à chercher à voir « qui avait tort » ou « qui avait raison ». « Les responsabilités sont partagées. »6

Cardinal Léger playing golf in 1954

Cardinal Léger playing golf in 1954

Semaine de prière pour l’unité.

Si tous les jours nous nous unissons à la prière du Christ et de l’Eglise pour l’unité, comme nous y invite le canon de la- messe, il est cependant une période de l’année où il nous est donné de le faire avec une particulière intensité et en communion avec tous ceux qui invoquent le nom de Notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ. C’est la Semaine de prière pour l’unité des Chrétiens, du 18 au 25 janvier.

Ainsi, dans quelques jours montera de tous les points du monde une prière convergente vers le Père, pour qu’il accomplisse, selon sa volonté et par les moyens qu’il veut, son éternel dessein d’unité. Nous avons, du reste, cette année, une raison plus urgente d’entrer dans ce concert d’universelle supplication, car nous sommes à la veille d’un Concile dont un des principaux objectifs est de favoriser l’union des Chrétiens. Aussi, pour stimuler le zèle du clergé et des fidèles de Notre diocèse, avons-Nous cru bon d’ordonner que l’on célèbre, comme messe principale le dimanche 21 janvier, la messe votive Pro Unitate Ecclesiae. et que J’on récite à la messe, du 18 au 25 janvier, l’oraison impérée tirée de cette même messe votive.

A ces prières liturgiques, tous les fidèles de Notre diocèse devraient joindre des prières individuelles et même collectives. Que l’on organise dans les églises, oratoires et chapelles, dans les institutions du diocèse, une véritable campagne de prière pour l’unité. Répétons souvent avec grande dévotion, au COUTS de cette semaine, la prière que le prêtre adresse à Jésus, source de toute unité, quelques instants avant de communier à son corps: « Seigneur Jésus-Christ, qui avez dit à vos Apôtres: Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, ne regardez pas mes péchés mais la foi de votre Eglise, et selon votre volonté daignez lui donner la paix et l’unité. »

Donnée à Montréal, en Notre archevêché, sous Notre seing et sceau et Je contreseing de Notre Chancelier, le treize janvier ] 962, en la fête du Baptême de NotreSeigneur Jésus-Christ.

+ Paul-Émile Cardinal Léger, Archevêque de Montréal

Par mandement de Son Eminence, Pierre Lafortune, Chancelier.

© Archdiocese of Montréal. All rights reserved. Reprinted with permission.

  1. Cf. Jean XXIII, 21.
  2. Ad Petri Cathedram, 29 juin 1959, L.D.C., 56, 1959, col. 907.
  3. Allocution aux présidents de l’A.C. italienne, L.D.C., 56, 1959, col. 1098-1099.
  4. Cf. Romains XVI, 25-26.
  5. Cf. Jean XVII, 21.
  6. Allocution de S.S. Jean XXIII aux curés de Rome, le 29 janvier 1959.

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